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Donner du sens à la crise

Distanciation physique, gestes barrières, mesures sanitaires… L’épidémie de Covid-19 nous oblige à repenser nos interactions et nos relations. Le professeur Emmanuel Housset, spécialiste de l’histoire de la philosophie contemporaine (Identité & subjectivité · EA 2129), apporte son éclairage sur une période singulière.

Comment cette crise bouscule-t-elle notre rapport à l’autre ?

Les crises sont toujours des moments de déséquilibre, qui bouleversent nos représentations habituelles sur le monde et sur nous-mêmes. Dans le cadre de la crise actuelle, les comportements et les règles de conduite sont ébranlés, entre « ce qu’il faut faire » et « ce qu’il ne faut pas faire ». La notion-même de sollicitude a dû être revue et repensée. Faire preuve de sollicitude, c’est habituellement aller vers les autres et être attentif aux autres. Or, ici, prendre soin des autres, c’est se mettre en retrait et garder ses distances, parfois même avec les membres de son propre foyer, pour ne pas être soi-même vecteur de la propagation du Covid-19. L’absence de contact, ou la « distanciation physique », est la promesse de se protéger et de protéger les autres. Cette situation est évidemment troublante, voire paradoxale car elle nous oblige à repenser la proximité avec l’autre et avec les autres.

Les crises sont aussi des opportunités ?

Face à la propagation du virus, l’humanité se découvre, ou plutôt se redécouvre, vulnérable. Je ne dis pas qu’il faut des crises pour réfléchir sur la morale — nos mœurs, nos comportements, nos obligations, nos devoirs, nos responsabilités. Mais parce qu’elles bousculent les habitudes et les représentations toutes faites, les crises sont aussi l’occasion de réfléchir sur ce qui est juste et sur ce qui ne l’est pas. Certes, les crises peuvent être souvent des occasions de repli sur nos individualismes spontanés — au niveau personnel comme au niveau national. Mais elles peuvent en effet aussi être des opportunités, du moins si on accepte de les saisir comme telles. La conscience morale n’est pas toujours spontanée, loin de là, et pour ne pas subir cette crise, il faut lui donner du sens, par nos réflexions et par nos actions. Cette pandémie nous oblige à nous interroger aussi sur nos responsabilités à l’égard des autres, y compris des générations futures, et ce au-delà des différences, car le Covid-19 ne respecte aucune frontière, aucune culture, aucune classe sociale, aucune opinion politique. Cela implique de prendre conscience du drame qui se joue à travers le monde et ne pas y répondre par de l’indifférence, pour préserver l’humain. C’est tout l’enjeu de la sortie de crise.

Repenser la relation à l’autre, c’est aussi repenser le concept même de fraternité ?

La dimension tragique de cette pandémie ravive l’importance des réflexions apportées par les philosophes, non pas pour distribuer des leçons de morale ou un prêt-à-porter de l’action juste très à la mode, mais pour décider du sens de ce qui nous arrive et s’élever à l’universel. On peut notamment citer les travaux du philosophe Emmanuel Levinas, pour qui la Seconde Guerre mondiale a été l’occasion d’une réflexion profonde sur le sens de la fraternité. Comme phénoménologue juif protégé par l’uniforme du soldat français, il a réfléchi depuis la précarité de sa situation dans un oflag sur la déshumanisation et sur le fait que parfois seuls les chiens manifestaient un peu d’humanité. Il a alors pu penser de façon nouvelle l’exigence infinie de fraternité en montrant qu’elle consiste à se comprendre responsable de tout et de tous, sans attente de réciprocité, sans poser de conditions. Tout l’enjeu de la crise du Covid-19 est de savoir si elle conduira à un égoïsme accru, à un rapport toujours plus utilitaire à autrui, ou bien au développement d’un contre-mouvement par un rapport désintéressé aux autres dans lequel la souffrance et la mort de l’autre sont mon premier souci. Cela dépendra de l’usage de notre liberté dont nous serons capables, puisque l’éthique est le pouvoir de sortir de soi, de l’unique souci de sa place au soleil qui est déjà le commencement de l’usurpation, comme disait Pascal cité par Levinas. La fraternité est alors ce qui donne d’être soi dans une identité traversée par l’autre, dans laquelle l’autre est mon avenir. La crise du Covid-19 nous met face à l’éternelle alternative de l’existence pensée aujourd’hui par Levinas et la phénoménologie : soit je m’enferme dans l’unique préoccupation de mon confort, ou de celui de mon clan, soit je fais corps avec mes compagnons d’humanité pour lutter contre cette décadence.

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Dernière modification : 12 juin 2020



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