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« La question raciale reste un élément fondateur & essentiel de la politique américaine »

Alors que le président Barack Obama s’apprête à quitter la Maison-Blanche, Taoufik Djebali, maître de conférences en civilisation américaine, dresse le bilan de l’administration Obama au regard de la question raciale – une question toujours lancinante, exacerbée ces dernières années par la recrudescence des violences policières à l’encontre des Afro-américains, mais également par une campagne présidentielle dominée par un discours identitaire.

© Official White House Photo by Pete Souza
Barack Obama devant le mémorial Martin Luther King à Washington D.C., 14 octobre 2011
© Official White House Photo by Pete Souza

Entretien avec Taoufik DJEBALI, ERIBIA · EA2610

On se souvient de l’espoir suscité par le candidat Obama, en 2008, quant à l’émergence d’une « union plus parfaite », débarrassée de ses clivages fondés sur la couleur de peau. L’État fédéral a-t-il manqué de volontarisme sur cette question ?
Barack Obama a en effet manqué de volontarisme en général, mais il a aussi manqué de fermeté politique et peut-être même de fermeté intellectuelle. Il voulait ménager tout le monde, y compris les Républicains qui n’avaient, jusqu’alors, jamais affiché une telle hostilité à l’encontre d’un président américain. Barack Obama refusait que sa candidature soit vue au travers du prisme de la question raciale. Il a voulu dépasser cette question et l’a occultée du débat car il pensait qu’elle lui porterait préjudice. Il ne voulait pas être perçu comme le président de la communauté noire. Sa recherche du consensus lui a fait perdre cette capacité à impacter la société.

Aurait-il pu faire autrement ? Peut-être. Mais il faut rappeler que le système d’équilibre entre les trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire est fait pour entraver les prérogatives du président. D’autant plus que l’opposition républicaine dominait le Congrès américain – depuis 2010 pour la Chambre des représentants, et depuis 2014 pour le Sénat. Une grande partie des Républicains persistent encore à penser que Barack Obama est musulman et qu’il n’est pas né aux États-Unis… Ce qui tend à prouver à quel point la religion et la couleur de peau restent encore, pour beaucoup, des éléments constitutifs de l’identité américaine. Une telle polémique ne s’est jamais produite pour un président blanc, et personne ne remettrait en cause l’identité ou le patriotisme de Donald Trump.

L’élection de Barack Obama en 2008 a eu une portée symbolique très forte, qui a galvanisé le monde entier. On a vu dans son élection la réussite de l’Amérique multi-ethnique et multi-raciale. Mais le paradoxe est que sa présidence a, au contraire, exacerbé les tensions raciales. La présidence Obama restera entachée par une recrudescence des violences à l’égard des noirs américains, et en particulier des violences policières. On n’avait pas vu une telle agitation sociale depuis 1992 et les émeutes de Los Angeles provoquées par le passage à tabac de Rodney King par des policiers blancs. Dans ce contexte, on a vu réapparaître une forme d’activisme, incarnée par le mouvement « Black lives matter ». Durant ses deux mandats, le discours s’est radicalisé, autant qu’il s’est racialisé.


Dans une tribune publiée en novembre 2016 dans le magazine américain The New Yorker, le prix Nobel de littérature Toni Morrison fait un parallèle entre l’élection de Donald Trump et le retour d’une forme de suprématisme blanc – le slogan de campagne « make America great again » semblant en réalité cacher un « make America white again ». L’élection de Barack Obama a-t-elle exacerbé une forme de racisme qui a profité à Donald Trump ?
La question raciale a été largement occultée depuis la fin des années 1960 : on la considérait réglée sur le plan de la législation et sur le plan social. Mais l’élection de Donald Trump tend à démontrer que la question raciale reste un élément fondateur et essentiel de la politique américaine. Toni Morrison a raison de rappeler qu’elle est de nouveau sur la table, même si l’adverbe « again » me dérange, dans la mesure où le pouvoir n’a jamais véritablement échappé à la communauté blanche. Mais la campagne présidentielle a en effet laissé apparaître une Amérique anxieuse, en perte d’identité – une Amérique séduite par un candidat défendant un discours identitaire extrêmement marqué, une Amérique séduite par un homme blanc qui n’a pas honte de s’affirmer en tant qu’homme blanc. Donald Trump a donné une coloration politique à l’inquiétude que semblent exprimer de nombreux Américains quant à la disparition de l’identité américaine – cette identité américaine façonnée par les Pères fondateurs. Les propos hostiles de Donald Trump à l’encontre des musulmans, des immigrés, et des noirs américains ont contribué à mobiliser le vote de la classe moyenne ouvrière blanche dans les États malmenés par la crise. Et, de fait, beaucoup voyaient en Clinton la continuité de l’administration Obama et de la supposée hégémonie des noirs sur la politique américaine.


Et qu’en est-il du vote des Afro-Américains ?
Hillary Clinton a fait une erreur stratégique : elle a pris le vote de la communauté afro-américaine pour acquis. Les noirs américains votent, en effet, traditionnellement et historiquement pour le parti démocrate. Tout porte même à croire que, dans le cas d’une élection opposant un candidat démocrate blanc à un candidat républicain noir, les Afro-américains voteraient pour le candidat démocrate. Et de fait, une grande majorité des électeurs noirs américains ont voté pour elle. Mais ils ne se sont  pas massivement rendus aux urnes. Hillary Clinton n’a pas su donner le discours qu’il fallait sur la question raciale et la démobilisation a porté un coup fatal à sa candidature. Il faut rappeler qu’en 1996, Bill Clinton a signé une réforme de la protection sociale visant à réduire le soutien financier de l’État fédéral. Cette réforme a durement affecté la communauté afro-américaine, la pauvreté étant largement concentrée dans les quartiers noirs. Le nom de Clinton reste ainsi, pour beaucoup de noirs américains, associé à cette loi qui a contribué à une forte augmentation de la pauvreté et des inégalités. D’autant que, sous la présidence de Barack Obama, les indicateurs économiques montrent que la communauté afro-américaine a payé le plus durement. Hillary Clinton a surtout pêché par excès de confiance face à un candidat aussi populiste que Donald Trump. Si la victoire du candidat républicain ne semble pas être le fait d’un véritable vote d’adhésion, nul doute que l’hostilité à l’encontre d’Hillary Clinton et l’influence de la question identitaire ont été déterminants.

Propos recueillis le 29 novembre 2016

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Dernière modification : 24 janvier 2017



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