Spectateurs en voyage

Lieu : MRSH - SH027
Début : 24/03/2016 - 14:00
Fin : 24/03/2016 - 17:00
Responsable(s) scientifique(s) : F. Cavaillé - Cl. Lechevalier

Dans le cadre du programme « Récits de spectateur », inauguré par le colloque de mars 2015, nous souhaitons poursuivre le travail en nous concentrant sur la réception des spectacles étrangers, vus au cours d’un voyage, d’une mission, d’un exil. Comme dans le cadre du colloque, il s’agira de réfléchir aux discours que l’on produit sur l’expérience du spectateur, aux modèles de réception qu’un récit de spectacle produit, aux variations qui résultent de différents genres ou de différents usages de l’écriture. À côté de ces questions toujours pertinentes, les différentes interventions proposées lors du colloque nous ont conduit à d’autres interrogations, qui permettent de comprendre la relation entre le spectateur et une représentation étrangère dont la forme, les codes, le style lui échappent, l’inquiètent, le fascinent. Artaud formule ainsi la tension entre l’égarement et le désir qui l’envahit face au théâtre balinais :

C’est quelque chose qu’on ne peut aborder de front que ce spectacle qui nous assaille d’une surabondance d’impressions toutes plus riches les unes que les autres, mais en un langage dont il semble que nous n’ayons plus la clef ; et cette sorte d’irritation créée par l’impossibilité de retrouver le fil, de prendre la bête, – d’approcher de son oreille l’instrument pour mieux entendre, est, à l’actif de ce spectacle, un charme de plus.

[…] Ce jeu perpétuel de miroir qui va d’une couleur à un geste et d’un cri à un mouvement, nous conduit sans cesse sur des chemins abrupts et durs pour l’esprit, nous plonge dans cet état d’incertitude et d’angoisse ineffable qui est le propre de la poésie[1]

Il s’agira de s’interroger sur l’expérience d’altérité que constitue le spectacle vu à l’étranger en étudiant sa mise en discours, les topiques utilisées, l’énonciation d’une subjectivité déstabilisée par la confrontation avec une représentation différente. Comment dire et raconter l’épreuve du décentrement ? Se pare-t-elle des charmes de l’exotisme ? De quelle manière assimiler le spectacle étranger, l’acculturer en quelque sorte et le faire entrer dans ses habitudes de regard ? Comment cette épreuve du décentrement peut-elle être pour le spectateur l’occasion d’une révélation qui peut être aussi bien celle de l’art que de soi-même ? À côté des questions que pose l’expérience du spectacle étranger, d’autres pistes sont possibles : celles de la poétique personnelle d’un auteur (de quelle manière ces récits de spectacle et de spectateur peuvent-ils renouveler la pratique d’écriture, certaines manières de raconter ? quel rapport entretiennent-ils avec l’œuvre dans laquelle ils s’insèrent ?) ; celles de l’histoire (comment ces récits de spectacle étrangers participent-ils de représentations culturelles et de stratégies identitaires ? s’agit-il à travers eux de comparer des théâtres et des modèles nationaux ? comment une culture s’affirme-t-elle face au spectacle différent ? ou comment se trouve-t-elle déstabilisée par lui ?). Le sujet concerne aussi bien le domaine de la littérature comparée, des littératures française et étrangères, de l’histoire du théâtre et de l’histoire culturelle. 

Les différentes séances seront consacrées aux différentes aires culturelles, depuis les expériences les plus proches, du point de vue géographique (Italie, Espagne, Allemagne, Angleterre) jusqu’à la confrontation aux  modes spectaculaires les plus lointains (Amérique, Afrique, Extrême-Orient).

Cette première année sera consacrée aux récits de spectateurs en voyage (ou en séjour) en Italie, que ces spectateurs soient français ou non, que leurs récits soient réels ou fictifs. La réflexion concerne avant tout le théâtre et s’inscrit dans une perspective transséculaire. Dès le XVIe siècle, avec la multiplication des fêtes de cour et la circulation des acteurs italiens dans les grandes monarchies européennes, l’Italie est apparue comme un des grands pays du spectacle. Terre de l’opéra, couverte de théâtres qui ont fait l’envie de toute l’Europe pendant longtemps, berceau des masques qui ont intégré la mythologie théâtrale européenne, l’Italie est apparue comme une étape obligée pour tout voyageur amateur de spectacle. Parallèlement, le renouveau proposé par les spectacles italiens introduit un débat au cœur même des cultures nationales, ce dont témoigne en France par exemple, dès le XVIIe siècle,  la rivalité entre Lully et Cavalli.

Nous voudrions nous demander par exemple dans quelle mesure ces récits font émerger une représentation de l’Italie comme pays de spectacles, qui viendrait croiser et nourrir la représentation littéraire et plus largement culturelle. On pourrait dégager les grandes lignes de réflexion suivantes :

- on pourrait tout d’abord se demander si le récit de spectacle revient avec régularité dans les nombreuses narrations du voyage en Italie : le passage par le théâtre ou l’opéra est-il un attendu du genre, pour ainsi dire, une topique nécessaire des correspondances, récits de voyage ou romans des étrangers en Italie ?

- de quelles manières ces récits nourrissent-ils une représentation d’ensemble de l’Italie ?

- peut-on observer, à travers la mise en récit, un épanouissement, voire une libération radicale de la subjectivité du spectateur immergé dans ce territoire ? On connaît l’expansion du moi stendhalien dans les loges de la Scala ; existe-t-il d’autres amateurs qui ont fait du théâtre italien le lieu d’une culture de soi ? De quelle manière cette expérience du décentrement entraîne-t-elle une prise de conscience de l’inscription du moi dans une culture, ou bien se fait-elle au contraire le lieu de la perte des repères et de la radicale étrangeté ?

- appréhendé sous l’angle de l’histoire des spectacles, la confrontation aux scènes italiennes entraîne-t-elle une comparaison avec les théâtres français et étrangers? selon quelles modalités et avec quelles conséquences ?

Ces questionnements ne sont que des pistes de réflexion possibles et ne sont en rien exclusifs d’autres approches, que le croisement des perspectives disciplinaires (arts du spectacle, littérature comparée, italianistes) devrait favoriser. Pour les aborder, nous proposons d’organiser deux séances du séminaire :

 

  • le vendredi 29 janvier de 14h à 17h  (MRSH, salle 028)
  • le jeudi 24 mars de 14h à 17h (MRSH, salle 027)


[1] A. Artaud, « Le théâtre balinais », Le Théâtre et son double, Paris, Gallimard, 1964, p. 87 et 96.

 

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