Journée d'études "Fantasmer l’identité dans les œuvres d’art" - PRESENTATION

Type de document : Article (papier / en ligne)
Date : 09/11/2016
Auteur(s) : M. SPEYER

Présentation.

 

Journée d’études Jeunes Chercheurs du LASLAR

20 avril 2016

 

Popularisée notamment par les travaux de Freud, la notion de fantasme reste attachée, encore de nos jours, au vocabulaire médical et particulièrement à la psychanalyse. Pour le scientifique autrichien, le fantasme est une activité psychique qui conduit le sujet à imaginer un scénario en fonction de ses désirs, qu’ils soient conscients ou non. Le fantasme, conçu et dramatisé sous forme visuelle (qui s’apparente donc au théâtre ou au cinéma), peut se réduire à une représentation imaginaire, mais il peut également être appliqué à la réalité[1]. Toutefois, ce ne sont pas les recherches de Freud qui ont introduit le terme dans la langue française. Il apparaît déjà un demi-siècle plus tôt pour désigner, nous apprend le Dictionnaire historique de la langue française, une « production de l’imaginaire qui permet au moi d’échapper à la réalité »[2]. Or, dans ce sens, n’a-t-on pas fantasmé avant le xixe siècle ? Comme le disait Patrick Dandrey récemment, dans la mesure où la littérature permet à l’auteur de se dire de biais, elle saura alors être considérée comme fantasme[3]. Mais ne pourrait-on pas même aller jusqu'à dire que le fantasme innerve, sinon toute la production artistique, du moins une grande partie ? Ne ressemble-t-il pas à cette illusion romanesque qui a fait couler tant d’encre et alimenté les querelles critiques pendant des siècles ? Dès lors, le donquichottisme, le bovarysme constituent en quelque sorte les équivalents littéraires de ce concept médical. Et nous voilà en pleine création artistique.

Dans certains cas, comme dans Madame Bovary, le fantasme porte effectivement sur des univers fictionnels dans leur intégralité en entier et permet alors d’interroger le réel dans toute son étendue. Mais, et c’est ce qui nous a occupé lors de cette journée d’études, il peut aussi s’appliquer à des personnages. Dans bien des œuvres d’art, leur identité ou celle de groupes spécifiques se trouve voilée, masquée, travestie, décomposée en plusieurs strates… L’individu se projette dans une identité autre ou en façonne une pour autrui. C’est autour de l’identité des personnages que cristallisent les rêves, les scénarios imaginés par ceux-ci, voire par l’auteur. Et ne pourrait-on pas parler d’une forme de fantasme quand Gustave Flaubert dit qu'il avait le goût de l'arsenic dans la bouche quand il écrivit la mort d'Emma ? Voilà seulement quelques-unes des pistes possibes pour dire toute la productivité du fantasme dans l'acte de création et dans la construction des œuvres d'art.

 

Dans les créations artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques, dramatiques ou littéraires, nombreux sont les personnages qui se rêvent autres, se créent des identités autres au gré de leur imagination. Monsieur Jourdain, tellement enfermé dans son rêve nobiliaire, perd le sens de la réalité et ne réalise jamais que le nommer Mamamouchi n’est qu’une tromperie, tant cette cérémonie donne enfin corps à ses rêves les plus extravagants. La réalité rêvée pose problème. À l’opposé, Daniel Hillard, ayant perdu la garde de ses enfants, devient Mrs. Doubtfire et réussit ainsi à persuader sa femme de sa maturité. Le fantasme permet alors la création d’une persona plus satisfaisante, plus honorable, d’un réel plus supportable. Le fantasme de l’identité devient salvateur. Dans encore d’autres cas, le fantasme devient le filtre à travers lequel le sujet regarde autrui et le conduit jusqu’à vouloir modeler la réalité au gré de ses désirs. Prenons un exemple dans l’Astrée. Ne pouvant pas avoir de fils, Phormion, berger au Forez, donne à sa fille le nom de Filidas, l’élève comme un homme afin de la pouvoir marier à Diane et, ainsi, de jouir de ses richesses[4].

Le fantasme identitaire, dans un renversement quasi carnavalesque, peut être vécu comme une libération : Ruy Blas peut avouer et vivre son amour pour la reine, du moins pendant un certain temps ; Faust, par son pacte avec le diable certes, retrouvera sa jeunesse et connaîtra la légèreté, la joie de vivre. Parfois, le fantasme identitaire ne constitue qu’une étape passagère dotée de vertus cathartiques. En effet, qu'est d'autre Lysistrata, comédie d’Aristophane écrite en pleine guerre du Péloponnèse, qu'un fantasme cauchemardesque incarné par des comédiens et porté sur scène ? Les femmes au pouvoir, rien de pire en effet pour un homme grec ! Mais voilà de quoi faire réfléchir les spectateurs sur les suites des désordres politiques contemporains.

Projeté sur autrui, le fantasme se révèle bien souvent problématique : il constitue une entrave au développement libre et indépendant de l’autre. Dans As you like it, Rosalinde se moque des vers par trop pétrarquisants de son amant Orlando. Or, ce que révèlent ces railleries, c’est à quel point les images de la poésie amoureuse sont devenues des topoï vidés de toute substance. L’idéalisation de la femme dans la poésie amoureuse – autre forme de fantasme – finit par priver cette dernière d’identité. Et la pièce de Shakespeare de constituer, alors, un plaidoyer pour la réalité de l’individu, au détriment des rêves de perfection qui ne font, eux, que figer la personne en un type idéalisé. C’est cette même erreur que reconnaît avoir commise l’Hadrien de Marguerite Yourcenar vis-à-vis de l’éphèbe Antinoüs. Après l’avoir comparé à Eros et Hermès, l’empereur-mémorialiste conclut :

Parmi tant de travestis, au sein de tant de prestiges, il m’arriva d’oublier la personne humaine, l’enfant qui s’efforçait vainement d’apprendre le latin […] et qui, au moindre reproche, s’en allait bouder à l’avant du navire en regardant la mer.[5]

Le fantasme fait alors écran à la réalité – voilà en bref toute la problématique du mythe de Pygmalion.

 

Le fantasme a à voir avec le visuel. Étymologiquement, il est « fantôme, hallucination », dérivé du verbe grec phainein, « apparaître, rendre visible ». Ainsi nous sommes-nous intéressés, tout au long de la journée d’étude, aux différentes figurations du fantasme. Quelles formes prennent ces identités fantasmées dans les pratiques artistiques, qu’elles relèvent de la photographie, du cinéma, des arts de la scène ou de la littérature ? Comment ces rêves identitaires sont-ils donnés à voir ? L’identité tient-elle au masque, disparaissant une fois ce dernier retiré ? Le recours à l’art est-il un moyen de projeter et d’attester le dédoublement de l’identité ?

Ont également été questionnées les raisons qui amènent tel personnage (le groupe) à travestir son identité. S’agit-il d’un travestissement purement utilitaire dans le but de se dissimuler ? Pensons à Peter Parker qui endosse le costume de Spiderman pour protéger ses proches et maintenir son anonymat. Ou au contraire, vise-t-il à actualiser d’autres facettes de son être comme c’est le cas pour le milliardaire excentrique Bruce Wayne qui, la nuit tombée, devient le justicier Batman ?

Finalement, c’est aussi la relation entre l’identité fantasmée et l’identité réelle, éventuellement dictée par un groupe d’appartenance sociale ou culturelle qui a retenu notre attention : les deux s’opposent-elles ou, au contraire, peuvent-elles être complémentaires ?

 

Le LASLAR (Lettres, Arts du Spectacle, Langues romanes) EA 4256 étant un laboratoire pluridisciplinaire, il nous tenait à cœur d’interroger la question de l’identité fantasmée en adoptant les différentes perspectives qu’offrent les filières qui composent notre équipe. La variété des communications proposées lors de la journée d’études a confirmé la richesse de la question et son intérêt dans les études littéraires, théâtrales, cinématographiques et plus largement picturales.

Les contributions de jeunes chercheurs venant d’horizons différents (arts du spectacle, études culturelles, philosophie et littérature française) ont permis d’explorer la richesse sémantique du verbe fantasmer. Ainsi, la réflexion d’Éric Jarno (Université de Caen Normandie) nous invite à questionner le passage d’une identité à une autre dans les films Holy Motors et Trois vies et une seule mort, processus qui s’apparente à une mue. Nicolas Cvetko (Paris VIII) attire notre attention sur les procédés pratiques qui permettent la mise en scène du fantasme identitaire, qui permettent de porter à l’écran la métamorphose fantastique du personnage.

Alexandre Bies (Université de Nice Sophia Antipolis) interroge, à travers Le Portrait de Dorian Gray, un cas où l’identité, d’abord absente, ne sera imagée et construite qu’à travers l’art. Mais le fantasme identitaire peut aussi être à l’origine de l’œuvre littéraire, comme le montre Miriam Speyer (Université de Caen Normandie) par l’exemple des poètes satyriques.

Dans une réflexion sur la performance Self-portrait camouflage de Latifa Laâbissi (2006), Aurélie Journée nous invite à considérer la nudité comme masque, comme une forme de travestissement permettant d’interroger les identités ethniques et nationales.

L’identité en devenir constitue le point central des contributions de Zoé Haller (Université de Rouen) et de Guillaume Labrude (Université de Lorraine). Celui-ci interroge l’identité individuelle en construction telle que le donnent à voir les différents Robins qui accompagnent Batman au fil de ses aventures et qui tentent tous à dépasser celui qui constitue de bien des points de vue une image paternelle. En s’intéressant aux projets de la photographe Nikki S. Lee, Zoé Haller nous invite, au contraire, à réfléchir sur ce que devient l’identité dans des groupes sociaux, qu’ils soient géographiques, ethniques ou culturels.

Comme l’a souligné Marie-Hélène Boblet lors de la conclusion de la journée d’études, les contributions, dans leur diversité, ont finalement aussi permis de mettre en perspective l’antithèse qui oppose traditionnellement l’identité individuelle et l’identité collective. Au contraire, a-t-elle précisé, comme le montrent les photographies de Nikki S. Lee, mais également la pratique d’Annie Ernaux, notamment dans Les Années, cette antithèse n’est qu’un stéréotype et les pratiques artistiques examinées permettent de penser cette relation autrement, c’est-à-dire sous l’angle de la performance et du travail de construction.

 

La journée d’études Jeunes Chercheurs du LASLAR a eu lieu pour la quatrième fois en avril 2016. Chaque année, c’est une occasion d’échanger avec de jeunes chercheurs d’autres universités autour d’un thème de façon interdisciplinaire et de faire dialoguer ainsi les disciplines qui composent notre laboratoire. Toutefois, l’organisation d’une telle journée ainsi que la publication des actes ne serait pas possible sans le soutien du LASLAR EA 4256 que nous tenons à remercier chaleureusement. Nous saluons également le dévouement des organisateurs, et particulièrement Clément Hummel. Par ailleurs, nous remercions vivement le comité scientifique (mesdames Marie-Hélène Boblet, Marie-Gabrielle Lallemand, Anne Surgers et Hélène Valmary). Grâce à leur aide, leur sérieux et leur intérêt pour nos travaux, nous sommes heureux de publier les actes de la journée d’études « Fantasmer l’identité dans les œuvres d’art » et de pouvoir ainsi continuer de fantasmer.

 

 

Miriam Speyer

 


[1] Dictionnaire de la Psychanalyse, préf. de Ph. Sollers, Paris, Albin Michel et Encyclopédia universalis, 1997, art. « fantasme ». Voir aussi Dictionnaire international de la psychanalyse, A. de Mijola (éd.), Paris, Calmann-Lévy, 2002, art. « fantasme ».

[2] DHLF, art. « fantasme ».

[3] Séminaire « Le moi dans tous ses états. Naissance du for intérieur et apories de la subjectivité en littérature française de la Renaissance aux Lumières », Paris IV-Sorbonne, séance du 17 mai 2016.

[4] Cf. Honoré d’Urfé, L’Astrée (1607-1627), I, 6, « Histoire de Diane ».

[5] M. Yourcenar, Mémoires d’Hadrien (1951), dans Œuvres romanesques, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1982, p. 421.

 

Liste des articles :

Eric JARNO - Muer pour renaître. Autour des multiples identités fantasmées dans Holy Motors (Leos Carax, 2012) et Trois Vies et une seule mort (Raoul Ruiz, 2001) 

Nicolas CVETKO - Identités duelles : l’étrange cas des Vampires (I Vampiri, R. Freda, M. Bava, 1956) et du Masque du démon (La Maschera del demonio, M. Bava, 1960)

Alexandre BIES – L’Art comme lieu d’une identité à construire dans Le Portrait de Dorian Gray

Miriam SPEYER – Portrait of a lady ? Les poètes satyriques et le fantasme de la femme-monstre

Aurélie JOURNÉE – Mon corps, ce « masque de chair ». Modalités et enjeux de la mise en scène de la nudité dans l’œuvre Self-Portrait Camouflage de Latifa Laâbissi (2006)

Zoé HALLER – Les Identités multiples de Nikki S. Lee

Guillaume LABRUDE – De Robin à Batman : le complexe de rouge-gorge.

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