Maggie Smith. A View from the Stalls

The Book Guild Ltd, 2018, 330 pages, ISBN 978-1912083411
Caroline Février

Cet ouvrage, dédié au comédien et metteur en scène Jean-Laurent Cochet, se propose d'envisager, à travers l'exemple de la comédienne britannique Maggie Smith, la surprenante concomitance, dans une carrière d'interprète, des notions pourtant antithétiques d'emploi et de composition.

Précisément, ces termes - usuels dans la langue du théâtre en français - n'ont pas d'équivalents exacts en anglais (ce qui s'explique d'abord par le fait que les "emplois" du théâtre classique sont justement nés du Théâtre Français, avec et sans majuscules); il faudra donc parler de "typecasting" (le fait d'être cantonné dans un type) et de "characterisation", cette malléabilité fondamentale et nécessaire de l'acteur qu'invoque Stanislavski, notamment dans La Construction du Personnage. La carrière récente (1991 à nos jours) de Maggie Smith nous a semblé particulièrement révélatrice à cet égard. Après une cinquantaine d'années de carrière au théâtre, de Noel Coward à Edward Albee pour le West-End, en passant par les grands rôles shakespeariens au National Theatre puis au Shakespeare Festival de Stratford au Canada, la comédienne au talent incontesté a soudain connu une célébrité planétaire en prêtant ses traits au Professeur McGonagall dans les adaptations de Harry Potter, puis, plus récemment, à la Comtesse Douairière dans la très populaire série télévisée Downton Abbey.

En l'espace d'une dizaine d'années, ces deux rôles semblent avoir phagocyté tous ceux qu'elle a pu jouer précédemment et, pour une très large part du public, elle n'a jamais interprété que ces deux personnages, alors qu'il ne s'agit, au demeurant, que de personnages secondaires. En parallèle, depuis le début des années 90 (et le phénomène s'est accentué avec le personnage qu'elle joue dans Downton Abbey), la comédienne est systématiquement, sinon cantonnée dans un type, du moins associée à celui-ci. Pour beaucoup, elle est l'interprète idéale, et finalement le prototype de l'aristocrate anglaise, snob, sèche et pincée. Un prototype décliné à travers une multitude de prestations, de Lady Bracknell dans L'Importance d'Etre Constant au théâtre,  jusqu'à l'odieuse Constance Trentham, dans Gosford Park de R. Altman.

Pourtant, et c'est ce qui a suscité l'écriture de cette étude, la comédienne dispose de "moyens", au sens technique du terme, qui lui permettent d'aborder, sans difficulté aucune tous les registres. Sa voix, son physique, sa gestuelle lui offrent, lorsque le rôle le requiert, des possibilités considérables, d'un âge à l'autre, d'une classe sociale à l'autre. Alors même que certains rôles la cantonnent obstinément dans le même emploi, elle est passée maître dans l'art de la composition. Vieillarde grabataire ou sénile, tueuse en série ou s.d.f. sans hygiène, la comédienne prouve qu'elle est, avant tout, un caméléon. Cette partie de l'ouvrage donne lieu à une analyse approfondie de la notion de composition/"characterisation" et les enjeux qu'elle implique dans l'interprétation et le travail du comédien.

Dans une perspective plutôt diachronique, on peut bien sûr comparer Maggie Smith à l'illustre Edith Evans (1888-1976) dont elle a repris un certain nombre de rôles, comme Lady Bracknell ou encore le personnage fameux de Betsey Trotwood dans David Copperfield. Mais en termes de "range", c'est-à-dire de répertoire, celui de Smith est incontestablement plus large, aussi bien dans le registre dramatique que comique. Sa carrière récente offre une diversité de rôles surprenante, rôles qu'elle alterne sans même que le public s'étonne de l'incompatibilité qu'ils présentent entre eux: celle qui fut la Wendy nonagénaire du Hook de Spielberg (1991) peut encore jouer, aujourd'hui, les femmes séduisantes et amoureuses.


Smith est aujourd'hui très connue (trop, à son goût) pour deux rôles. Il serait temps qu'elle soit reconnue pour ses autres prestations et cette "versatilité" exceptionnelle qui devrait lui valoir plus de propositions qu'elle n'en reçoit.

Abordant successivement les notions de typecasting, de chameleon acting puis de versatility, chaque partie étant subdivisée en chapitres traitant d'un personnage, de son contexte (littéraire, théâtral ou cinématographique), du jeu de la comédienne et de sa réception par les critiques, le livre est orné de dessins au trait (de l'auteur), reprenant la tradition des caricatures qui illustraient les "reviews" des pièces de théâtre, dans les journaux anglais des années 40-50.

L'ouvrage, en anglais, est commercialisé en librairie au Royaume-Uni, mais il est disponible en France via Amazon :

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