Page personnelle

Dernière modification le 19/05/2017

Sophie ABDELA

docteure

Membre associé de l'équipe HISTEMÉ (Paix & Conflits)

Sujet de thèse : Formes et réformes de la prison parisienne au XVIIIe siècle : prisonniers, geôliers, administrateurs et réformateurs (sous la direction de Vincent Milliot et Bastien Pascal (UQAM))





 

Activités de recherche

Résumé de thèse

La prison, véritable zone d’ombre, a longtemps été ignorée par les historiens. Ceux qui ont osé l’aborder se sont trop souvent contentés d’entretenir le mythe sinistre que la Bastille a cristallisé dans l’imaginaire collectif. Il a fallu Mai 68, la remise en question des structures et, surtout, l’ouvrage phare de Michel Foucault, Surveiller et punir : naissance de la prison (1975), pour que l’historiographie investisse enfin la prison, qu’elle la dévoile et qu’elle transcende sa légende noire, enfin. Le livre de Foucault donne le coup d’envoi au courant révisionniste qui remet en cause la conception d’une prison synonyme de progrès mise au point par des réformateurs humanistes. En France, Jacques-Guy Petit (1984, 1990, 2002), Michelle Perrot (1980, 2001), Robert Badinter (1989, 1992), Nicole Castan (1980, 2002), André Zysberg (1987, 2002), dans ses recherches sur les galères, Sylvain Rappaport (2006), dans ses observations sur la chaîne, et Frédérique Joannic-Seta (2000), sur le bagne de Brest, ont révélé, tour à tour, de nouvelles facettes de la prison et de ses différentes formes. Leurs approches, jumelant histoire sociale, politique, judiciaire ou encore histoire des marginaux et de la criminalité, ont toutes participé à la réinvention de l’enfermement en tant qu’objet historique véritable, refusant de se contenter des mythes et dévoilant une prison plurielle, complexe et dynamique.

Toutefois, la très grande majorité de ces auteurs ne traite pas ou trop peu de la prison du 18e siècle. En effet, c’est plutôt le 19e siècle qui obtient la faveur des historiens. L’Ancien Régime, dans l’approche qu’ils adoptent, demeure l’époque des supplices et des châtiments corporels. À l’opposé, le 19e siècle, dont le coup d’envoi est donné par la Révolution et les grands Codes pénaux de 1791, 1795 et 1810, est celui du développement de la prison comme mécanisme disciplinaire et de la mise en place de « l’archipel carcéral » (Foucault, 1975). L’histoire de la prison est donc celle d’une rupture, d’un avant et d’un après.

Ceci ne veut pas dire que les historiens ont complètement occulté le 18e siècle, au contraire : plusieurs des grands ouvrages sur la prison l’abordent. Mais comment? Il y a ici un certain consensus parmi les chercheurs : le 18e siècle est une sorte d’antichambre de l’ère carcérale. Les bâtiments existent, certes, mais leurs fonctions ne sont pas encore punitives et encore moins réhabilitatrices, comme ce sera le cas pour le siècle suivant. Il faut attendre la Révolution pour que la prison devienne une véritable peine. Durant l’Ancien Régime, elle ne fait figure que de lieu de sûreté pour les prévenus qui attendent leur procès ou pour les condamnés en attente de l’exécution de leur peine. En abritant une clientèle diversifiée de mendiants, de vieillards, de prostituées, d’infirmes et de criminels, elle mêle répression, coercition, charité et assistance. La prison du siècle des Lumières est partout présentée comme un établissement transitoire, archaïque et chaotique qui s’oppose en tout point à l’institution carcérale mise sur pied au 19e siècle. C’est pourquoi les historiens lui réservent, en général, une introduction ou un premier chapitre qui ne servent, en vérité, qu’à marquer la rupture profonde qui sépare l’Ancien Régime de l’époque disciplinaire. Les chercheurs qui fondent véritablement leurs travaux sur le 18e siècle, quant à eux, considèrent les galères comme la seule institution à caractère réellement carcéral de ce siècle (N. Castan; Joannic-Seta; Zysberg). L’historiographie française, si elle entrevoit d’une multitude de manières les évolutions et significations de la prison au 19e siècle, demeure donc unanime quant au siècle qui précède : il n’existe pas, sous l’Ancien Régime, de prison digne de ce nom.

C’est précisément ce consensus que nous voudrions remettre en question dans notre projet de recherche. Jusqu’à maintenant, les arguments apportés et répétés pour discréditer l’existence de la prison au 18e siècle tournent généralement autour de l’inexistence de véritables codes pénaux, de l’absence de la prison pour peine ou du caractère exceptionnel de son application. Pour notre part, nous voudrions dépasser l’histoire du droit et des procédures judiciaires qui ont toujours orienté l’historiographie française de la prison. Des historiens d’autres traditions l’ont tenté avant nous dans des contextes différents : aux Pays-Bas (Spierenburg, 1991), aux Etats-Unis (Hirsch, 1992) ou encore en Occident (Sellin, 1976). Ces recherches ont tenté de retracer les origines de la prison pénale à travers la formation de l’État moderne, les bouleversements socio-économiques ou la permanence d’idéologies anciennes afin de démontrer que la prison est plus vieille qu’on le pense. Or, pour que la prison d’Ancien Régime nous apparaisse sous un nouveau jour, il nous faut l’appréhender différemment. C’est pourquoi nous entendons compléter ces études novatrices en considérant les pratiques de la prison parisienne du 18e siècle.

Nous voudrions suggérer que les textes officiels et les lois ne sont pas les seuls vecteurs à travers lesquels la prison peut exister et qu’au contraire, qu’elle soit une peine ou non, elle demeure bien réelle pour le Paris des Lumières. Ainsi, ce ne sont pas les textes qui doivent dicter notre attitude envers la prison – bien qu’il ne faille pas les ignorer – mais plutôt sa mise en œuvre concrète. Il nous faut donc pénétrer ses murs pour y jauger les effets réels qu’ont eus les lois, les règlements, l’économie, la politique et les discours en son sein. Pour ce faire, plusieurs aspects de la vie carcérale quotidienne devront être passés au crible. Il sera d’abord question de l’administration des institutions carcérales : en tant qu’établissement d’enfermement, la prison demande une gestion toute particulière. Qui est en charge (officiellement et officieusement)? Qui finance? Par quels moyens? Combien la population libre est-elle prête à donner pour ses marginaux et criminels? Y a-t-il des différences notables entre la gestion des prisons à proprement parler (Conciergerie ou Grand et Petit Châtelets, par exemple) et de l’Hôpital général dont les fonctions sont plus équivoques? Il s’agira ensuite d’étudier l’univers matériel que représente la prison : les fournitures diverses, les bâtiments et leur état, la nourriture, etc. Une attention particulière sera ici consacrée à l’outillage punitif : barreaux, chaînes et cachots traduisent la nécessité du maintien de l’ordre ainsi que l’étendue du droit de punir – ainsi que ses limites –  qui s’exerce à l’intérieur des prisons parisiennes. De même, la prison n’étant pas un monde totalement clos, il faudra tenter d’évaluer les effets – s’ils existent – des développements dans les domaines de l’hygiène et de la médecine sur ses pratiques et logiques internes (nombre de prisonniers, ségrégation, soins de santé, qualité des établissements, etc.). C’est ce croisement entre l’administration aux divers niveaux, les lacunes et les privilèges matériels, les réglementations internes et le discours hygiéniste ambiant qui donne à son tour un sens aux sociabilités carcérales qui s’installent à la fois entre les prisonniers, entre les membres du personnel et dans les interactions d’un groupe à l’autre. C’est ce même croisement qui peut donner une signification autant à la monotonie qui caractérise la majorité des jours dans ces prisons qu’à l’avènement apparemment soudain de révoltes et de violences. Ainsi apparaît le profond fossé entre les textes officiels qui tentent de définir la prison et leur véritable mise en œuvre. Nous proposons donc une lecture nouvelle de la prison, située au carrefour du social, de l’économique et du culturel, saisie non plus comme le reflet du droit et des lois, mais plutôt en tant qu’objet concret, tangible et dynamique.

Un projet comme celui-ci doit nécessairement reposer sur une recherche documentaire extensive qui rassemble des archives de natures variées. L’univers carcéral, ses acteurs et ses logiques sont difficiles à saisir et exigent un corpus qui pourra traduire la multiplicité des voix impliquées. Le dépouillement de plusieurs fonds est donc nécessaire et est déjà largement enclenché. Le fonds Joly de Fleury de la Bibliothèque nationale de France regorge d’informations utiles sur les pratiques carcérales (comptabilité, personnel, correspondance, fournitures, état des bâtiments, conditions des prisonniers, visites, etc.). Les séries AD-Collection Rondonneau, E-Conseil du Roi, H-Administrations locales et comptabilités diverses (Bureau de la ville de Paris) et U-Extraits et procédures judiciaires des Archives nationales fournissent des informations similaires et complémentaires. La série X-Parlement de Paris est aussi d’une importance capitale puisqu’elle contient les requêtes du Procureur du Roi dont plusieurs portent sur le monde carcéral (maladies, transferts, évasions, etc.). De même, une incursion dans les papiers des commissaires de police de la série Y de la capitale nous a permis de compiler des procès-verbaux détaillés sur une multitude d’événements en lien avec la prison (évasions, rébellions, insubordinations, etc.). À ces archives judiciaires, il nous faut ajouter les documents de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris sur l’Hôpital général. De même, cartes, plans et iconographies diverses permettront une meilleure compréhension de la gestion de l’espace carcéral et des changements qui y sont apportés au fil du temps. À travers cette documentation, nous pensons être à même de démontrer que la prison parisienne du 18e siècle existe bel et bien, que les administrations, acteurs, matériaux, discours et sociabilités qu’elle engendre en font un lieu vivant qui participe à l’effervescence de la capitale.


N.B. : chaque page personnelle est rédigée sous l'entière responsabilité de son auteur.